Mort pour une idéologie

La politique en Côte d’Ivoire est comme une histoire rocambolesque pleine de rebondissements et de surprises. Comme cela se dit dans les « agoras » et « grains » ivoiriens, « Si l’on t’explique la politique ivoirienne et que tu comprends, c’est que tu n’as rien compris, mais si tu ne comprends pas, c’est parce qu’il n’y a rien à comprendre. Tout est à prendre ». Maintes fois je me suis posé cette question aussi rêche : Pourquoi mourir pour la politique ? Pour quel mobile faut-il aller jusqu’au sacrifice suprême en soutenant une idéologie ; du moment où les idées de nos leaders ne sont fondées que sur des intérêts personnels qui peuvent donc changer du jour au lendemain?
Sur le chemin du Palais présidentiel d’Abidjan, 3000 jeunes, illustres inconnus, ont perdu leur vie pour le « résistant » Laurent Gbagbo. Corps et âme, il se « battait » contre le néocolonialisme, disait-il. Au centre de son combat, barrer la route à l’Occident qui ne veut pas voir l’Afrique jouer un rôle autre que celui de terre pourvoyeuse de matières premières à vil prix à l’Europe qui lui fournit en retour des produits finis bas de gamme à prix outranciers. Pour le panafricaniste ivoirien, l’honneur et la dignité de l’Africain étaient bafoués. L’immense majorité des Africains, dans un sursaut patriotique, adhère très vite à la pensée du «nouveau résistant panafricain ». La suite, on la connait. Bain de sang et carnage avec pour point culminant, sa capture. Gbagbo payera pour ses marottes panafricanistes pendant dix bonnes années à la Cour Pénale Internationale (CPI). Pendant que certains Africains pleuraient, d’autres criaient de joie: «Liberté, liberté ! liberté ! ». Triste et désolant spectacle pour l’Afrique.
Pendant ce temps, en Côte d’Ivoire, les alliés d’hier se désaccordent (à nouveau) sur leurs anciens accords tissés il y a dix ans. Deux leaders pour deux idéologies. Encore une centaine de vies sacrifiées dans une désobéissance dite civile pour manifester contre des visions divergentes. Pour la Paix, les trois «Mastodontes » de la politique ivoirienne se sont retrouvées pour fumer le calumet de la paix. Douze ans après leur dernière rencontre à trois, les rides se sont creusées sur les visages, les démarches sont devenues imparfaites sous le poids de l’âge, mais toutes ces années ont-elles effacé les rancœurs? Sûrement oui, puisque nous avons aperçu Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, tout sourire, se donner des accolades bienveillantes. Visiblement heureux de se retrouver, ils paraissaient désormais d’accord sur leurs différents anciens désaccords.
Même si nous appelons de tous nos vœux cette paix, avaient-ils vraiment besoin de laisser périr tant de vies humaines ? Juste pour promouvoir une idéologie ? Vivement que les 3000 morts reviennent pour voir ce qu’est devenue leur lutte. Que les 3000 morts reviennent pour constater la grâce présidentielle accordée à Laurent Gbagbo, assortie d’un rappel de sa rente viagère.
Cette caricature de la politique ivoirienne s’apparente au combat des grands patriotes et panafricanistes qui se sont donnés en sacrifice suprême pour faire respecter le droit et la dignité du peuple africain.
Que Kwame Nkrumah revienne voir les Etats africains, aujourd’hui profondément divisés. Une CEDEAO qui sanctionne un pays pour sa lutte pour son « indépendance» vraie. Que Thomas Sankara revienne voir les Burkinabés pour qui il a sacrifié ses désirs, renoncé aux luxueuses maisons et voitures, payer leur dignité au prix de sa vie en laissant derrière lui comme seul héritage une bicyclette. Que Patrice Lumumba revienne voir les Congolais qui jubilent et déroulent le tapis rouge à l’oppresseur, juste pour recevoir une dent, sa dent, témoin de l’atrocité qu’il a vécue avant de passer de vie à trépas. Que Samory Touré, Béhanzin (Gbèhin azi bô ayidjlè Ahossou Gbowelé), Chaka Zulu, Sékou Touré, Sylvanus Olympio, Steve Biko, Amilcal Cabral…reviennent tous voir l’état des peuples pour lesquels ils ont eu une vie pénible et pour qui ils sont morts, pour la plupart assassinés !
Peut-être se demanderont-ils si leur mort a servi à quelque chose.

Par N’GUESSAN Félix
Directeur des Editions